Genève aux rythmes du monde.
Une histoire des Ateliers d’ethnomusicologie.
Etienne Bours
C’est en 1983 que Laurent Aubert et onze autres personnes créent les Ateliers d’ethnomusicologie (ADEM) à Genève. La réunion se fait dans les locaux de l’AMR, Association pour l’encouragement de la musique improvisée.
Depuis quelque temps, Aubert organise des concerts de musiques traditionnelles. Autour de lui se réunissent des gens d’horizons divers, tous d’accord pour développer cette ville cosmopolite en centre d’accueil des cultures les plus étrangères. Comme le dira Laurent, il n’est pas question de faire un travail de musée mais bien de promouvoir les arts vivants, donner la parole à des cultures de l’ailleurs : « maintenir des pratiques vernaculaires pour que notre société globalisée soit harmonieuse ». Qu’on ne s’y trompe pas, l’ailleurs ne débute pas au diable mais bien sur leurs propres trottoirs et dans leurs montagnes suisses. Aux Ateliers, aux festivals créés dans la ville, ainsi que dans les pages des Cahiers d’ethnomusicologie créés dans la foulée, toutes les musiques, toutes les pratiques, seront conviées. Sans distinction. La diversité est la règle, l’ouverture en est la sœur jumelle. Depuis ce début des années 80, Laurent Aubert n’a eu de cesse de développer ces outils majeurs mis au service de la découverte et du partage des traditions musicales du monde entier. Il s’est littéralement battu pour une écologie musicale. Il en parle dans sa préface : « Loin de toute nostalgie stérile, ce courant vise à assurer la pérennité de langages musicaux particuliers tout en développant les outils d’un renouvellement et d’une créativité adaptés à l’époque actuelle, garants d’un avenir pour ces musiques et leurs interprètes ». Mais, comme nous le démontre magistralement ce livre, l’homme n’est pas dupe. Et encore moins naïf. La vague déferlante de la world music en forme de mode exotique et de répétition à outrance des mêmes recettes le pousse à réfléchir et à s’exprimer encore. Toujours avec une clarté rare sans aucun doute guidée par son flegme tranquille. « La mode peut pourrir une tradition si l’on pousse la sphère commerciale au détriment de la sphère artistique ». Il prend pour exemple le raz-de-marée de Buena Vista Social Club que tous les programmateurs et festivals ont voulu engager pendant presque vingt ans, quelles que soient les évolutions du projet. Pendant ce temps, peu, trop peu, de programmateurs ont invité d’autres artistes cubains, pourtant très nombreux et très talentueux.
Le livre se divise en une succession de chapitres courts, très évocateurs et extrêmement évidents à comprendre dès que l’on s’intéresse un peu au phénomène des musiques du monde. Un superbe portfolio de photos agrémente l’ouvrage en son centre tandis que d’autres photos ont été choisies pour illustrer chaque chapitre. A chaque détour surgit une analyse pertinente dont beaucoup de prétendus spécialistes de ces musiques feraient bien de s’inspirer. Il faut reconnaître que Laurent Aubert fut toujours à la fois un homme de terrain et un subtil analyste des questions que suscitent toutes ces musiques projetées sur des scènes occidentales. Et son regard se porte aussi sur ce qui se passe dans la sphère des idéologies. Le chapitre consacré aux traditions suisses nous le montre. « Pour la plupart des gens, l’expression « folklore » se substitue de façon indifférenciée à celle de « musique populaire » ou même de « musique traditionnelle ». Pour l’ethnomusicologue, le folklore se distingue radicalement en tant que processus politique qui a consisté aux XIX et XX siècles à uniformiser, niveler et instrumentaliser les traditions au bénéfice d’un projet nationaliste ». Une réalité qu’il est toujours bon de rappeler sans pour autant jeter au feu les traditions qui auraient connu ce processus de folklorisation. Elles sont capables d’un renouveau et l’ont prouvé là comme ailleurs. Les Ateliers y ont évidemment été sensibles.
Sensibilité encore et intelligence, telles sont les grandes qualités de l’écriture d’Arnaud Robert pour ce livre. Dès ses débuts de journaliste, il fut attiré par toutes ces musiques venues des quatre coins de la planète ; il devait donc très vitre rencontrer Laurent. Il ne s’est pas contenté d’écrire articles et livres puisqu’il a réalisé plusieurs documentaires sur la musique et la religion.
Un beau livre, un bon livre. A lire dès qu’on prétend s’intéresser à ce que l’on appelle encore world music…
Éditions Labor et Fides



