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Des mondes de musiques

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Réécoutons Bratsch

Etienne Bours

Comme écrit en d’autres lignes, je suis fatigué des chroniques mortuaires. Alors plutôt que de me lamenter sur le décès de ce sympathique accordéoniste et chanteur qu’était François Castiello (parti le 15 décembre 2025), j’ai envie de vous reparler de Bratsch dont il fit partie pendant une trentaine d’années.

 

Le groupe avait été fondé par Dan Gharibian et Bruno Girard. Pierre Jacquet, François Castiello et Nano Peylet les rejoignant plus tard. Castiello remplaçant l’accordéoniste Norbert Aboudarham. On joue guitare et bouzouki, violon, clarinette, accordéon et contrebasse. On chante en français, arménien, yiddish et plus si affinité … Et le groupe crée un cocktail savoureux où traditions, compositions et improvisations se partagent la scène avec un bonheur incomparable. Leurs concerts étaient des écrins de fantaisie facétieuse, de poésie vibrante, d’humour délicat, de mise en scène conviviale, de complicité avec un public toujours gagné, toujours gagnant! Une éternelle jeunesse, une maturité de quinqua, une sagesse de vieillard, c’est la musique de Bratsch, il est encore temps de la découvrir en disque.

Il se fait que j’ai eu l’incroyable honneur d’être invité par le label allemand Network Medien pour présenter le concert des 25 ans du groupe à Paris. Je parle d’honneur mais ce fut avant tout un plaisir et, mine de rien, un stress que j’ai partagé avec les cinq membres du groupe dans les coulisses avant d’affronter le public. J’avais, pour l’occasion, tenté de résumer la musique, la carrière, l’inventivité, la finesse et l’ouverture de Bratsch en images et si possible en poésie. Et, depuis que le groupe s’est séparé, j’ai éprouvé le regret de ne plus en parler, comme si la fin imposait l’oubli. Alors il est temps de revenir vers ces musiciens que j’ai rencontré plusieurs fois et dont la musique et les chansons n’ont eu de cesse de me réjouir. Et tant qu’à faire, y revenir avec mes mots et mes images.

Tout a commencé pour moi à Waterloo, là où Napoléon s’est pris une raclée. J’y avais pris quelques habitudes chez un disquaire éminemment sympathique. En 1976 j’y découvre un vinyle d’un groupe inconnu. Vilaine pochette annonçant des musiques de partout avec le nom d’un groupe qui semble s’éternuer plus que se dire. Mais c’est tentant, alors je tente. Nous sommes en pleine époque folk. Alors Bratsch fait du folk ? Oui et non mais ça passait comme ça parce que nous étions particulièrement curieux. Mais le groupe continue et ne fait pas du folk ou pas uniquement du folk ou plus que du folk… De la musique traditionnelle alors ? Les puristes vous diront non : le groupe détourne, viole, ne respecte rien, ne joue pas comme il faut. Font-ils du swing alors, du jazz ? Les puristes vous diront non ou alors qu’ils trichent avec le swing et le jazz manouche, ils les mélangent à d’autres choses… Soit, sans doute font-ils de la chanson alors. Faut  pas rêver non plus, ils font quand même beaucoup de danses, des instrumentaux, des chants en diverses langues. Puis voilà que surgit, dans la seconde moitié des années 80, la déferlante world music. Nous y voilà alors Bratsch c’est le B de beat of the world. Rien à voir. Ce n’est pas le B de biniou, ni de bamba, ni de batida…

Bratsch est inclassable, hors norme, hors catégorie. Ils se définissent eux-mêmes comme faisant de la musique pré-traditionnelle. Parce qu’un jour elle sera traditionnelle. Reste à définir leur répertoire et son incroyable ouverture, ce qu’à l’époque j’avais tenté dans un poème inspiré de leurs titres :

Le bonheur est dans le pré-traditionnel !

Hep taxim, conduis-nous 406 rue Eghnatias

Roule de la Creuse à Limoges et de Naples à Patras

De la place de Brouckère va vers Paris

Puis de Pologne à Odessa ou de Crète en Roumanie

Et d’Ukraine file au grand fleuve des baleines

Roule, seules les montagnes ne se rencontrent jamais !

 

Dépose-nous dans un teké

Où se seraient attablés

Vamvakaris et Sayat Nova

Chuck Berry, Lemarque, Okoudjava.

Qu’on y écoute nos disques de Django

Chinés aux puces en face du bistrot.

 

On te supplie en yiddish, rom ou limousin

Dépose-nous près d’un raki ou d’un bon vin

Que l’on se verse en taraf

En chantant nos amours, blessures et balafres.

En jouant des hora et des doïna

Des freylach et des sirba.

 

On y chantera « j’aime un voyou maman »

« j’aime la Racaille et  Joseph le brigand ».

On y poussera complaintes et romances,

sur des rythmes aksak on ouvrira la danse

entre Juifs et Goi, entre Gadjo et Manouches

entre Arméniens, Sinti ou Rom d’autres souches.

 

Puis chantant pour toi, belle Maruzella chiche

Qu’entre tes salvatrices mamelles, entre tes miches

On se roulera d’énormes pétards

En mêlant nos sons à ceux d’une fanfare.

Comme des marchands de rêves, nous voilà

Chantant la vie, la mort, tout ça…

 

Nous sommes Noumaches depuis 25 printemps

Brasseurs de musiques et raffineurs de chants

Sans domicile fixe et sans rien dans les poches

Vivant de l’air du temps et des airs de Gitans

D’un peu de musette, de jazz ou d’impro

De klezmer et de chanson rebetiko.

 

Écoute ça chérie, nous sommes les Bratsch

Bande Romanesque Accouplant Tradition, Swing, Chanson et Humour

B.R.A.T.S.C.H.

nous sommes les Bratsch mon amour !

 

Écoutez-les, vous comprendrez…