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Des mondes de musiques

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Marcel Messervier 1934-2024 - Montmagny - Québec

L’athlète du petit accordéon

Interview 1994 Philippe Krümm/photos : Vicky Michaud

Un accordéoniste mythique québecois : Gérard lajoie

Alfred Montmarquette, Theodore Duguay, Gérard Lajoy, Philippe Bruneau, Yves Verret … Ils ont marqué l’histoire du petit accordéon aux Québec par leur musique leur jeux et pour Marcel Messervier la fabrication d’accordéon aujourd’hui une référence. Le paradoxe c’est qu’il n’existe aucun enregistrement de qualité des dizaines de morceaux qu’il a composé. Car il ne se sentait jamais assez bon pour les enregistrer. Personne ne la poussé à le faire, alors malheureusement après quelques accidents de santé, sa main droite a perdu l’action du petit doigt et une partie de son agilité. Bien sûr autour de lui de nombreux accordéonistes se sont inspirés de son style. Ils l’ont longtemps fréquenté et se disent les héritiers, grande idée dans la musique : être l’héritier, voilà qui donne une sorte de légitimé à des musiciens qui ne seront jamais trouver leur personnalité. Agiter les mains sur des boutons est une chose inventée des morceaux, les faire vivre, leurs donner une âme en est une autre

Alors ce soir j’écris ce texte en pensant à un incroyable monsieur ….

Marcel Messervier dans son incroyable atelier à Montmagny.

André Gladu avait titré un de ses films sur Philippe Bruneau, autre forte personnalité de la musique traditionnelle et du petit accordéon « Je suis fait de musique ». Marcel Messervier peut revendiquer avec richesse et éclat le fait d’être « fait de musique » mais le savait-il …il était, il jouait sa musique. Son envie de donner aux autres n’était pas réfléchi. Il était certainement un des musiciens les plus spontané dans sa façon d’être et dans sa musique qu’il m’a été donné de rencontrer.

Dis, monsieur Marcel Messervier ! Parlez-nous de votre formidable vie de musicien, de compositeur, de facteur d’accordéon.

L’accueil de Marcel Messervier dans son atelier est toujours exceptionnel. Ce jour-là, il nous présente les pièces de son nouvel accordéon qu’il est en train de terminer. Il s’enthousiasme comme un enfant, tel un débutant passionné, alors que le monsieur arrive sereinement sur ses 80 ans.

Après quelques minutes il nous entraîne dans sa petite salle de musique, à l’arrière de son atelier. Un lieu où sont exposé ses accordéons et tous ses trophées. Où il retrouve tous ses amis pour une « partie » de musique. Le contact est chaleureux. Il faut dire que l’homme est jovial et dégage une formidable puissance, autant physique que par son jeu d’accordéon.

Marcel Messervier dans son atelier - Photo Vicky Michaud

Quand êtes-vous né ?

Je suis un vieux fou né en 1934 à Montmagny. Je suis la continuité de la musique de mon père.

Comment l’accordéon est-il rentré dans votre vie ?

J’avais 5 ou 6 ans quand je me suis vraiment intéressé à l’accordéon. Mon père Joseph, surnommé « Tomy le roi de l’accordéon », annonçait toujours avant une danse : « J’vas faire trembler les vitres. » C’était un formidable accordéoniste. Il a toujours été l’un de mes principaux modèles. Mon père a été élevé par sa grand-mère, Bernadette Coulon. Elle l’a fait baptiser sous le nom de Messervier, du nom de sa famille. Son frère Arthur Messervier l’a beaucoup aidé pour élever mon père. Jeune, mon père est tombé très malade. Il a été sur le bord de mourir. « Voulez-vous me passer un accordéon ?? », a-t-il demandé un jour. Il s’est assis sur le lit. Il a joué un morceau. Comme par miracle, il était guéri.

Comment avait-il appris l’accordéon ?

Sa grand-mère hébergeait des Italiens. A un moment, il a emprunté l’accordéon d’un homme en pension. Il n’a pas fallu beaucoup de temps pour qu’il apprenne à en jouer. On était en 1910. Il interprétait des morceaux durs. C’était un roi de l’accordéon (rires). Il aimait ça. Il écoutait énormément la musique d’Alfred Montmarquette.

Et vous, votre style ?

J’ai adopté son jeu. Mes références, c’est les Montagnards Laurentiens. Dans le temps, le premier que j’ai aimé, c’est Theodore Duguay. Le deuxième, c’est Gérard Lajoie. Puis le dernier : Levis Beaulieu, le frère de Jean-Paul Beaulieu. Tous des bons. J’étais vraiment attiré par le style et le répertoire de ces musiciens et, bien sûr, par celui de mon père. Ça a été facile pour moi pour moi d’apprendre. Je captais tout ça très vite.

On peut entendre des enregistrements de votre père ?

Non. Il n’y a pas d’enregistrement officiel de mon père. Mais peut-être quand il faisait danser avec ma petite sœur, certaines choses ont été enregistrés. Elle en possède peut-être quelques-uns. C’est comme pour moi, il n’y pas d’enregistrements professionnels. Pourtant, j’aurais pu vivre rien qu’avec cela (rires). J’avais la force de le faire. Mais si je n’avais pas été bon, on aurait dit : « Messervier, trouve toi une autre profession. » (rires)

Mais pourquoi n’avez-vous pas enregistré ?

Je n’étais jamais satisfait de moi-même. C’est un danger. Il n’y a rien de fait. Quand j’vas prendre la grande route, pas de souvenir du papy pépère (rires). C’est de valeur (« c’est dommage », NDLR) !

Combien de morceaux avez-vous composé ?

J’en compose encore, mais pour l’instant, une bonne quarantaine.

Votre première prestation en public ?

J’avais 7 ans, c’était à l’hôtel de ville lors d’un concours, et un grand m’a battu d’un point. J’étais proche de gagner. J’étais sur le bord… Juste un point de différence. J’étais un peu vexé. Alors j’ai décidé de travailler mon instrument encore plus fort.

Avec quel orchestre avez-vous débuté ?

L’orchestre Messervier, celui de mon père. Dans ce temps, je jouais le violon. Comme Viateur Ouellet des Montagnards Laurentiens, une autre de mes idoles.

Comment constituez-vous votre répertoire ?

Il y avait un kiosque à musique à Saint-Michel, je passais mes étés là. On y allait avec mon papa. Il ne demandait pas mieux. On passait l’après-midi et la soirée. C’était beau, faire danser en plein air, et il y avait le violoniste Levis Beaulieu. J’apprenais tous ses morceaux. Un jour on a joué à Saint-Paul-de-Montminy. Maurice Beaupré y amenait des artistes et une fois, il a fait venir Levis Beaulieu. Ce soir-là, on faisait danser avec mon père. Après la danse, Levis Beaulieu vient me voir et me demande comment ça se faisait que je jouais tous de ses morceaux. « Monsieur Beaulieu, j’ai simplement passé tous mes étés en arrière de vous. » Il a été impressionné. Je n’avais pas d’enregistreuse. Je captais ça comme ça, à l’oreille. J’aimais ça. C’était un bonheur.

Et après l’orchestre de votre père ?

Ce sera avec mon frère Raymond au clavier, on a joué vingt-cinq ans. Juste pour la danse. Avec nous, il y avait Gilles Robin (sax), Marcel Gagné (calleur) et Marcel Chabotte. On faisait trois noces dans la même journée, matin, après-midi et soir. En ce temps-là, ça se mariait beaucoup, il y avait de l’ouvrage. Ça a fait son temps.

Vous dansez ?

Non, je ne danse pas.

Comment êtes-vous devenu fabricant d’accordéon ?

Ah, monsieur ! La chose qui m’a poussée à faire des accordéons ? Très jeune, j’ai fait sonner l’accordéon à mon père. J’entendais à la radio Gérard Lajoie avec ses petits accordéons 2-sapins Gagné. Mon père, lui, avait une belle Hohner blanche. Il l’appréciait. Mais moi, j’étais vraiment attiré par les petites Gagné. Je disais souvent à mon père : « J’aimerais une petite Gagné. » Il me répondait tout le temps : « Presse-toi pas avec ça. » Son Hohner était en do dièse. J’en voulais une en do et une en ré.

Marcel Messervier - Photo Vicky Michaud

Et donc, quel a été le premier instrument que vous ayez fabriqué ?

Le premier au complet, j’avais 13 ou 14 ans. Mais j’en avais déjà fait une petite, pas pour faire de la vente bien sûr. J’étais à l’école. La maîtresse nous avait dit : « Vous allez me faire quelque chose pour montrer à l’inspecteur des écoles, un objet pour penser à votre future profession. » J’ai tout de suite imaginé faire un accordéon. Mon papa avait reçu quelques plates (anches libres, NDLR). Mon accordéon n’aurait pas joué des reels, mais le principe était là, avec son petit soufflet. Eh ! Monsieur ! Elle criait ma p’tite accordéon. L’inspecteur, il voit la petite accordéon. Il la prend et la fait couiner. « Qui a fait ça ? » Je me lève. Il dit : « Mon homme, continue, lâche pas. Tu vas faire des bons accordéons. » Je n’ai jamais lâché de ma vie. Je n’ai jamais eu l’intention de lâcher. C’était lui, mon tout premier.

Après, quand j’étais plus vieux, j’ai demandé à mon père : « Veux-tu me passer ton accordéon ? Je vais en faire une petite avec. » Il m’a dit : « Oui, prends-la. » Je commence à couper le soufflet et à tout modifier mais je n’avais pas de diapason. J’avais pris le son et l’accord de Gérard Lajoie à la radio. J’vas en avoir un en do dièse. Mon père m’avait expliqué un peu comment faire. C’était une 2-voix en ce temps-là. Ça a pris quelques semaines mon diapason, c’était pendant l’émission de radio. J’étais jeune, je ne connaissais rien au diapason. Mais j’entendais bien que sur les disques et à la radio, c’était pas pareil ! Quand j’ai eu un diapason, c’était plus facile. Un plaisir même. Il faut de la douceur en accordant. Il faut flatter les anches. C’est un trésor pour moi, je les flatte à mon goût et alors tout est beau.

Vous n’avez pas tout de suite été facteur d’accordéon professionnel ?

Non. J’ai travaillé à la fabrique de biscuit de Montmagny pendant vingt-sept ans. J’aimais cela mais j’avais toujours les accordéons dans la tête. Et chaque soir, je descendais à mon atelier et je travaillais les accordéons. A un moment donné, je me suis décidé, je suis monté à Montréal pour avoir des plates. J’avais du trouble pour en trouver. Dans une place, il y en avait. Pour ne pas en manquer, j’ai acheté deux cents séries de plates ! Des 2-voix. La mode à l’époque, c’était comme ça. Je ne pensais pas au 4-jeux. Ce qui m’a donné le goût de faire des 4-jeux, c’est la Louisiane, la musique des cajuns. Et surtout les accordéons Marc Savoy.

Eh câline ! Je me suis décidé. Il y a un gars de Malbay qui m’a poussé à faire mon premier 4-jeux. Je me suis d’abord rendu à 3jeux puis à 4. Depuis, ma fabrication, ce ne sont que des 4-jeux. Les 2-jeux, c’est fini. Dans le temps, c’était les Gagné 2-jeux qu’étaient populaires. La musique a bien changé avec un 4-jeux, c’est plus rempli, plus agréable à écouter.

Marcel Messervier - Photo : Vicky Michaud

En tant que joueur, pratiquez-vous le 3-rangées ?

Très peu. Non j’en fais, mais pas vraiment. Je joue du violon, du piano et de la guitare, mais mon instrument c’est l’accordéon la 1-rangée. C’est plus facile (rires). Ma vie était bien remplie. Je cultivais aussi la terre le soir. Il y avait les biscuits, la fabrique, les bals et la terre… Chaque fin de semaine, on partait avec mon père pour faire danser. J’aimais partir le week-end avec mon père, j’étais à l’arrière du char, je fumais la pipe. Je savais que je ne serais jamais un cultivateur. J’ai été utile dans la vie pour faire des accordéons. J’ai 80 ans et je continue.

Vous avez eu aussi un magasin ?

Oui. Un jour, on a vu un magasin à Montréal avec plein de petits accordéons. J’en ai essayé et acheté un. C’était la marque « tempo » mais ce n’était pas de la très bonne qualité. Il fallait tous les réparer. Mais avec mon frère, on s’embarque à faire un magasin. Ma femme a vidé la petite maison complémentaire que nous avions et on a ramené un camion plein d’instruments. Mon frère connaissait bien l’électronique, alors les orgues et les guitares il pouvait les réparer. On était deux dans le magasin. J’étais heureux.

Votre fils joue-t-il de la musique ?

Oui, il jouait le piano avec Raynald Ouellet. Mais Il s’est tanné de voyager. « J’aimerais travailler avec toi. » Il n’a pas eu à me le dire deux fois. On a joué vingt-cinq ans ensemble. Aujourd’hui, il a arrêté. Il est dans les tables de guitares en sapin rouge. Il en exporte dans le monde entier.

Vous êtes aussi connu pour être un costaud ?

Après le souper, chaque soir jusqu'à 23h, avec mes machines de sport je travaillais fort en ce temps-là. J’ai aimé ça, la musculation. Comme aussi jouer de la musique avec les amis. Oui ! Les gens viennent me voir dans le petit salon de la shop. En pensant à ces moments-là, j’ai d’ailleurs composé Le reel de la pantoufle.

Comment se porte la musique traditionnelle pour vous aujourd’hui ?

Ce n’est pas comme dans les années 1950. Il y a moins de jeunes intéressés, moins de soirée dans les maisons. La musique n’est plus la même. On ne l’écoute plus vraiment.

Comment va votre santé ?

Je refabrique aujourd'hui mais très peu de culture physique. Je viens de subir un cancer. Je fais de la chaise berceuse (rires). Le pépé, il est fou. Je ne suis pas responsable. Je ne fais plus danser le samedi, je ne peux plus frapper du pied. J’étais un joueur pour la danse (il nous fait quand même une brillante démonstration de tapage de pieds, NDLR). Je suis un grand nerveux. Dès que je suis levé, je viens dans la shop pour travailler mes accordéons. (Il nous fait écouter son dernier accordéon, NDLR) Je suis fier de mon travail, je m’améliore encore. Mon dernier est encore meilleur, surtout sur l’attaque des touches.

Vous mettez les registres à l’envers ?

Oui, comme cela, ils ne peuvent plus descendre quand on joue (rires).

Avez-vous un morceau préféré ?

Plusieurs. Il y a la valse Bernadette, je l’ai composée il y a trente ans. Et puis le reel Joseph, pour mon père. J’ai également composé un morceau à mon retour du festival de Saint-Chartier. J’étais revenu de France et, un matin, je me suis levé très tôt. Je suis allé dans la shop, j’avais un petit magnétophone et ai composé cet hommage à ce grand festival qui m’avait invité.

Quand j’ai croisé Philippe Bruneau, justement au festival de Saint-Chartier, il m’a dit : « Joue-moi la valse Bernadette pour ma fille. » J’ai toujours aimé ce gars-là. Je ne crois pas qu’il y en aura d’autres. C’était le contrôle de sa musique. On veut aller au ciel mais on ne veut pas mourir. J’étais un sportif ; on a tous une force mais il faut s’en occuper. J’étais maganer (« pas en forme ») mais ma place n’était pas prévue. Je viens travailler, ça me repose d’ajuster les anches. Viens mon bébé (en mimant l’accordage des anches)

Timi Turmel - Photo Vicky Michaud

Les jeunes musiciens que vous appréciez ?

Timi Turmel. Il est dangereux. C’est comme s’il jouait de trois voire quatre accordéons en même temps. Là, ça vaut la peine de venir au monde. J’aimais le style d’Yves Verret. Il aimait John Kimmel. C’est un puissant puissant.

Des conseils aux joueurs de diatoniques ?

Celui de mon père. Mon père, quand il me passait son accordéon, il disait toujours : « Joue moins fort, joue moins fort. » (Rires) Avec un petit accordéon 10-notes, on peut sortir de la qualité. Un autre conseil : attention à la vitesse d’apprentissage. Il ne faut pas se lancer trop vite. Il faut avoir les morceaux dans la tête puis répéter le premier couplet. Et lorsqu’il est bon, on passe au deuxième, puis à l’air au complet, et toujours contrôler sa vitesse (rires). Il faut que ça respire s’il n’y a pas de valeur dans les notes ce n’est pas rien. Dès le début, il faut prendre la bonne route. La vitesse, ça ne fait pas de la musique. J’aime bien aussi mes morceaux Cathy l’amoureuse, Monsieur pointu, L’homme avec son petit chapeau (rires)… (à chaque nom de morceau évoqué, il le joue brillamment avec son accordéon dernier-né, - « le meilleur ! »). Je ne sais pas combien de pièces je connais. Mon père connaissait beaucoup de morceaux d’Isidore Souci et de Jo Allard, et bien sûr des Montagnards Laurentiens (il part sur plein de démonstrations,).

Un répertoire à faire connaître ?

Oui, les pièces de Pépé Messervier (rires).  Comme le reel des deux Marcels, Il faudrait que je mange un peu de dynamite, Alfred Monmarquette. (Il enchaîne une série de reels sur un petit accordéon rouge et bleu,) C’est le même que celui de Gérard Lajoie, un Gagné 2-sapins des années 1920. Je suis content de l’avoir. C’est un p’tit bijou (rires).

Quelques semaines après cet entretien Marcel Messervier était opéré d’un triple pontage. Il récupère d’une belle façon. Il espère bientôt revenir dans son atelier, dans sa pièce de musique. Pour recevoir à nouveau ses amis musiciens, afin de jouer avec eux sur ses accordéons.

Son injure préférée : « câline de bine »

Vicky Michaud dans l'atelier de Marcel Messervier 

 Une vidéo unique : Marcel Messervier : guitare, Réjean Simard : Accordéon : CLIC